Natacha APPANAH : "Rien ne t'appartient" (Gallimard)

 

 


La lecture, pour peu que l'on s'y donne, c'est se frotter sans cesse à des corps étrangers. Un texte vous attire, on essaye de s'approcher, de l'apprivoiser, goûter sa langue, se glisser en lui, ne faire plus qu'un ; chercher l'étincelle qui mettra le feu aux frissons. Mais une promesse de volupté n'est pas la volupté, et le plus expérimenté des amants peut ne pas trouver le chemin d'une inconnue. Les corps chaloupent, les spasmes de la mer mettent à mal l'amoureuse promenade. Si l'eau s'infiltre c'est pire, on passe son temps à écoper pour mener à son terme, sans trop de dégâts, le jeu de la prose et du papier. Au final, si l'on a frôlé le fiasco, faut-il accuser la médiocrité de l'embarcation, la maladresse du marin, la distraction de la sirène, ou n'était-ce tout simplement pas le bon jour pour aller canoter ? Peut-être faudrait-il alors être galant et jeter un voile pudique sur la vaine aventure : mais ce serait l'embarquement pour s'y taire.

 

C'est pourquoi j'aurais beaucoup de mal à émettre un avis critique sur le dernier roman de Natacha Appanah, Rien ne t'appartient, qui paraîtra chez Gallimard le 19 août. Car si le coup de foudre ne s'est pas produit (je me suis même parfois ennuyé), son roman n'est pas pour autant dénué de qualités. A commencer par la première partie qui est un long monologue intérieur d'une femme en deuil dont on comprend que la raison chavire, et ce trouble est parfaitement rendu, tant par la syntaxe bousculée, le rythme du texte que les allusions à une vie antérieure auxquelles on ne comprend d'abord rien. Puis vient une seconde partie, dans une forme beaucoup plus classique, où l'héroïne raconte son enfance et son adolescence jusqu'à la rencontre avec son mari et l'effacement de sa première vie au profit d'une seconde, maintenue mais réinventée. Les thèmes de l'eau (noyade, tsunami), du feu (les corps brûlés) de la violence et de la sensualité courent tout le récit, qui n'est pas mal agencé.

 

Peut-on aborder la question difficile du style ? Il est évident que dans mon cas, c'est ce qui m'a empêché de m'enflammer. Pourtant, le texte de Natacha Appanah est plein de trouvailles et témoigne d'une auteure qui ne manque pas d'habileté ni d'ingéniosité. C'est peut-être là ce qui a freiné mon plaisir : tout cela sent le savoir-faire ; le bel artisanat. Dans ce dixième roman l'auteure a mis toute son expérience d'écriture et tout est parfaitement maîtrisé. Il n'y a pas une faute de goût. Mais où est la musique ? Où est le lyrisme qui vous prend aux tripes et vous lie à jamais à un livre ? Je préfère mille fois un texte où la passion domine, où l'incendie des mots se propage quitte à flirter avec le mauvais goût ou la maladresse, car dans ces flammes qui tiennent le lecteur toutes les fautes deviennent des beautés. Il m'a manqué ce vertige.

 

Il serait malhonnête de donner mes impressions pour un avis tranché, et jamais je ne découragerai quelqu'un de lire ce livre. Au contraire je reconnais le talent de Natacha Appanah (qui plus est, femme absolument charmante) et vous invite à vous faire votre opinion. D'autant que je ne suis pas un grand connaisseur de son oeuvre et que je n'ai pas l'expérience du lecteur fidèle qui verra peut-être d'autres choses que moi. Ce roman fait partie de cette catégorie de "bons livres" dont on regrette qu'ils ne soient pas de "grands livres". Peut-être Natacha Appanah aurait-elle avantage à écrire de manière moins sage, moins appliquée, et de donner plein chant à la démesure pour libérer le feu qui, à n'en pas douter, brûle en elle.

 


 

 

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