Etienne KERN : "Les Envolés" (Gallimard)
La première fois que je pus entendre et conserver la voix de François Truffaut, c'était lors d'une rediffusion de sa "Radioscopie" de 1975 dans laquelle il était invité pour son livre Les films de ma vie. A un moment de la conversation il évoqua le documentaire de Nicole Vedrès "Paris 1900", nom et titre qui, moins de dix ans après la mort de la romancière, réalisatrice, journaliste et pimpante chroniqueuse à "Lectures pour tous", étaient encore évidents pour tout le monde. Qui aujourd'hui se souvient de cette étoile-ci ? Truffaut faisait allusion à une séquence du film, où l'on voyait un inventeur harnaché d'une manière de parachute, prêt à s'élancer du premier étage de la Tour Eiffel. On le voit hésiter. Finalement il grimpe sur la rambarde et saute ; le parachute ne s'ouvre pas. Truffaut fait remarquer qu'il est sans doute la première victime du cinéma : car si les caméras n'avaient pas été là, il n'aurait pas sauté. C'était le 4 février 1912, il s'appelait Franz Reichelt. Quand quelques années après Arte a rediffusé le film de Nicole Vedrès, je ne pouvais pas le manquer, ne serait-ce qu'en raison de mon amour pour Paris. Et il est vrai que, sur 1h20 que doit durer le film, ces quelques secondes sont les plus fortes, les plus troublantes. La tentation, aisée avec le cinéma, de retenir le temps pour retenir la vie, stopper, ou encore plus vertigineux passer le film à l'envers interroge notre rapport à la mort. A l'absurde et irréparable soudaineté de son couperet : nous voyons un homme souriant, alerte, saluant la caméra, et l'instant d'après son corps gît enfoncé dans la terre du Champs de Mars.
Puis, j'ai peut-être oublié... "Les absents sont partout."
Ouvrant vers la fin juin le premier roman d'Etienne Kern, Les envolés, qui paraîtra le 26 août chez Gallimard, je ne m'attendais pas à retrouver cette histoire. Mais non comme je viens de la raconter : mais magnifiée par une superbe écriture, complétée, réinventée peut-être, et prenant une valeur universelle par les échos que l'auteur y a introduit. Toute la poésie de son livre tient en une sobriété d'expression qui, loin d'être pauvre, concentre ses moyens : tout ce qui ne saute pas aux yeux saute au coeur, à l'imagination, et de ce point de vue Etienne Kern se rapproche pour moi d'écrivains comme Modiano ou Didier Blonde, même s'il a déjà son originalité.
Vous découvrirez dans ce roman qui est aussi une déchirante histoire d'amour, la vie d'un homme arrivé à Paris en 1900 pour y être tailleur, sa timidité, sa solitude et aussi sa grandeur. Mais l'histoire, je ne vous la raconte pas. Je préfère noter quelques inventions de forme qui m'ont parues admirables. D'abord la façon dont l'auteur distribue les lieux du discours et les voix. Car s'il ne fait que brièvement parler ses personnages, sa voix à lui est multiple : tantôt celle du narrateur du roman, tantôt, dans des chapitres en italiques, un dialogue plus intérieur, rêvé ou écrit, qu'il entretient avec son personnage. Mais qui est celui (ou celle) auquel en vérité il s'adresse ? A Reichelt, à un grand-père jamais connu tombé d'un balcon, d'une chère amie ou même d'une époque, celle d'avant 14, qui ne voit pas le précipice de la guerre arriver ? Ou peut-être à nous même. On l'aura compris, le charme et la force de ce livre viennent de son principe de pudeur.
Il court en ces pages des inventions discrètes qui sont en réalités de puissantes délicatesses. Un seul exemple : à plusieurs reprises nous croisons des personnages, et le narrateur lui-même, qui rêvent à regarder le ciel, et les étoiles la nuit. Ce ciel vers lequel les héros ne s'envoleront jamais que pour y mourir. Là où le lecteur peut imaginer voir encore briller ceux qu'il a perdus. Et bien, dans une merveilleuse scène, Etienne Kern fait tomber ces étoiles en flocons de neige : ce qui est non seulement un beau moment du récit, mais aussi (nous le comprenons alors) la raison pour laquelle ses paragraphes sont séparés par une étoile... Une si fine sensibilité ne peut laisser un lecteur épris de littérature indifférent : on s'émerveille, on s'attache aux êtres, mais avec un peu de givre sur le coeur.
Enfin, il est un aspect du livre auquel j'ai été très sensible, c'est celui de la chimère, thème qui dans la littérature remonte au moins au Moyen-âge et dont encore récemment, le génial roman d'Emmanuelle Pireyre à L'Olivier (Chimère) nous a montré la fécondité. Dans le roman qui nous occupe cette chimère peut s'entendre au moins de deux manières : les chimères (amoureuses ou de fortune) dont se berce Franz, et la chimère que représente cet homme-oiseau qui, défiant les lois de l'attraction terrestre s'en va , comme happé par l'attraction céleste. Comme la chimère, il disparait, comme s'il n'avait jamais existé, son adresse même n'existe plus. L'horizon chimérique du réel s'est envolé. Il ne reste plus que quelques photographies, une poignée de secondes de film et le roman d'Etienne Kern, seule vraie chimère fixée par le pouvoir des mots et du papier.
Ce roman, "un bruissement parcouru de silences", entre page à page dans notre esprit et notre vie, compagnon de parole, poète des corps perdus et nous tiendra la main longtemps. Vous ne passerez plus jamais devant la Tour Eiffel ou dans le quartier de la Bastille sans penser à ceux qu'il chante.
C'est un privilège pour un simple lecteur que de pouvoir saluer l'arrivée d'un grand talent par un grand livre. Lisez-le ; vous l'aimerez.


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